Une entremetteuse venue du ciel – 2ème Partie

Le lendemain, Rachel retourna au bureau le cœur joyeux. Feigie l’avait miraculeusement consolé. Elle en avait fini avec les larmes de crocodile et les pots de chocolats à tartiner. Elle focalisait désormais sur l’avenir. À propos d’avenir, Rachel devait écrire un article au sujet d’une histoire un peu farfelue. Les Cromwell, une famille du New Hampshire prétendait être les témoins de phénomènes paranormaux. Selon leurs dires, un de leurs aïeuls se dévoilait à eux. Il leur révélait des évènements du passé ainsi que du futur.  Les Cromwell avaient même filmé certaines de ces manifestations. D’ordinaire, le journal n’accordait aucune importance à ce type de récits. Mais plusieurs vidéos circulaient un peu partout. Elles étaient tellement convaincantes qu’elles éveillèrent l’intérêt du public et de nombreux médias. Rachel fut donc chargée de pondre un papier sur le sujet.  Elle visionna les vidéos. Puis, elle compléta ses recherches par la lecture de quelques articles en ligne. Aucune de ces informations la sortit de son scepticisme. Pour elle, cela ne faisait aucun, il s’agissait d’une supercherie.

— Qu’est-ce que je pourrais écrire sur ce truc ? pensa Rachel.

Elle leva la tête de son ordinateur et observa les alentours. Elle vit Élie qui s’approchait d’elle. Il venait de rétablir la connexion intranet de l’un de ses collègues.  Elle sourit et attendit qu’il parvienne à sa hauteur.

— Dis-moi Élie, est-ce que tu crois aux fantômes ? lui demanda-t-elle avec malice. Je veux dire, est-ce que les religieux comme toi croient à ce genre de chose ?

— Je peux juste te dire que je n’en ai jamais rencontré. Et toi ? As-tu déjà vu un fantôme ?

— Pas que je sache, s’esclaffa Rachel.

Élie la salua cordialement avant de passer son chemin. Rachel se remit alors au travail. Elle entreprit d’écrire un article ridiculisant le récit des Cromwell. Elle qualifia celui-ci d’hoax très bien orchestré. Le soir venu, Rachel quitta son bureau pour attraper un taxi. À sa grande surprise, elle aperçut Feigie. Elle se tenait à quelques mètres de là. Elle aussi attendait un taxi. Rachel se précipita à sa rencontre.

— Feigie ? Quelle bonne surprise de vous voir. Où est-ce que vous allez. Nous pouvons peut-être faire le trajet ensemble.

— Je me rends à un shiour hebdomadaire, répondit Feigie avec enthousiasme.  

— Un quoi ?

— Un cours de Torah. Le sujet de ce soir : Où est passé le bonheur ?

— En voilà une bonne question. Ce shiour m’a l’air passionnant.

— Pourquoi ne m’accompagnerais-tu pas ?

— Ce n’est pas sérieux. Je ne peux pas me pointer comme cela. Et puis, je n’y comprendrai rien.

— Bien au contraire, le cours est libre d’accès. Et le rabbin Weyl possède l’art d’expliquer des notions complexes dans un langage simple et abordable. Viens, j’insiste.

Rachel se laissa convaincre. Les deux femmes prirent la direction du shiour. Là, Feigie proposa de mettre Rachel à l’aise. Elle choisit deux sièges à l’abri des regards. Le shiour réunissait un public mixte et hétéroclite.  

— Tiens Élie, s’étonna Rachel.

— Tu le connais ? demanda Feigie.

— Oui, bien sûr, c’est l’informaticien du journal.

— Il a l’air charmant.

— Euh… c’est juste un collègue de bureau, rien de plus, répliqua Rachel un peu gêner.

— Si tu le dis.

Le rabbin Weyl entra dans la synagogue et débuta son shiour.

— Un des moments forts de la prière est la lecture du téhilim commençant par : « acheré yochvé bété’ha ». Le fait de vivre proche de D. (dans Sa maison), c’est s’assurer une vie de vrai bonheur.

Développons un peu.

Nous avons :

בראשית = Béréchit = 1er mot de la Torah = au commencement ;

ישראל = Israël = dernier mot de la Torah.

Chacun de ces 2 mots possède les lettres permettant de former : אשרי = Heureux !!

Du début à la fin, la Torah contient le bonheur !

Dans ces 2 mots, il reste alors 3 lettres, dont la 1ere et la dernière de la Torah, ces 2 lettres formant le mot : lèv, le cœur.

S’investir de tout son cœur pour faire la volonté de D-ieu, est l’unique possibilité de ressentir de la vraie joie, du bonheur authentique, sincère, fort, intense, profond, …

Une lettre reste alors seule : le tav = de Torah, de Téchouva, … ; elle renvoie à la finalité de toute chose : rendre des comptes à D-ieu après notre mort, étant la dernière lettre de l’alphabet).

Sachez qu’il y aura toujours la téchouva de côté si besoin, sachez que la Torah est infinie. Nous ne pourrons jamais dire, c’est bon je l’ai acquise ! …  Ayons toujours de côté le fait qu’il faudra rendre compte de toute chose, même cachée, à D-ieu

L’essence même de la Torah, est contenue dans le terme : ‘achré’ = heureux !

Vivre juif, c’est se donner les moyens d’être le plus heureux possible !!

Le rabbin Weyl poursuivit ainsi son shiour pendant un peu plus d’une heure. Comme elle le redouta, Rachel ne comprit pas grand-chose. Il y avait trop de références à des notions et des textes qu’elle ignorait. Mais elle retint au moins une phrase : « Vivre juif, c’est se donner les moyens d’être le plus heureux possible. » Rachel remercia grandement Feigie et s’apprêta à partir.

— Qu’as-tu pensé du shiour ? demanda une voix familière.

C’était Élie. Au grand dam de Rachel, il l’avait reconnu et l’avait rejoint. Elle rougit comme une enfant. Elle ne savait pas où se mettre. Feigie semblait apprécier la scène. Elle roula des yeux en souriant.

— Euh…le peu que j’ai compris m’a plu.

— Penses-tu revenir ? Cela fait toujours plaisir de voir des visages familiers.

— Je ne sais pas, probablement.  

Feigie prétexta une urgence pour s’éclipser. Elle laissa les deux jeunes gens qui se regardaient avec des yeux de merlan frit. Élie se proposa alors de raccompagner Rachel. Sur le chemin, Élie et Rachel profitèrent de l’occasion pour faire connaissance. Rachel découvrit un jeune homme sensible, cultiver et idéaliste. Il est vraiment sympathique, pensa-t-elle. Les semaines suivantes, Rachel retourna au shiour du rabbin Weyl. Avec l’aide de Feigie et d’Élie, elle apprit les rudiments du judaïsme. Élie lui présenta sa famille. Il l’invita pour le Chabat ainsi que pour l’allumage des bougies de ‘Hanouka. Les cours du rabbin Weyl lui semblaient moins obscurs et la pratique religieuse bien plus attrayante. Elle s’investit de plus en plus. Elle prit sur elle de manger casher. Elle adopta des tenues un peu plus modestes. Et elle s’accommoda progressivement au Chabat. Elle commença par éteindre son portable, puis elle diminua l’utilisation des autres appareils. Au bout de trois mois, Rachel gardait le Chabat. Cette performance l’emplit de bonheur. C’est alors que Feigie lui dit quelque chose qui la choqua.

— Il est temps qu’on te marie, lui dit-elle d’un ton décidé. Que penses-tu d’Élie ? Vous avez l’air de bien vous entendre.

Rachel ne savait quoi répondre. Elle connaissait depuis peu la notion de chidoukh, mais elle était réticente. D’un autre côté, elle ne pouvait pas nier son attirance pour Élie. Elle le trouvait charmant, touchant, mais surtout sincère.

— Et lui, qu’est-ce qu’il pense ? lança-t-elle sans s’en rendre compte.

— Il est très intéressé, déclara Feigie avec contentement. Inutile de perdre plus de temps, faisons le chidoukh.

Ce qui devait arriver se produisit. Après un peu plus d’un mois de chidoukh, Élie et Rachel décidèrent de se marier. Les deux familles se rencontrèrent. L’union les enchanta. Elles découvrirent même qu’elles avaient un lointain lien de parenté.  Une date fut rapidement fixée. Et les deux fiancés s’attelèrent aux préparatifs du mariage.

Rachel avait une vieille tante qui résidait dans le Queens. Elle l’aimait beaucoup et voulait lui annoncer personnellement la bonne nouvelle. Elle se rendit donc à son domicile.

— Salut Tata Bluma, comment vas-tu ? Je suis venu t’annoncer une très bonne nouvelle.

— Tu te maries ?

— Comment as-tu deviné ?

— C’est un ange qui me l’a dit, plaisanta la vieille dame.

— Tu as intérêt à venir !

— Cela dépend. Est-ce qu’il y aura de l’ambiance, un bon orchestre, du bon punch ? Sache que je ne me déplace pas pour rien.

— Tu es vraiment irrécupérable, répliqua Rachel.

Rachel se mit à flâner dans le salon. Rien n’avait changé depuis sa dernière visite. Il y avait toujours ce large meuble vitré où s’entrechoquait un tas de photos de famille. Rachel parcourut le petit musée familial. Elle se délecta de ses témoignages du passé. L’une des photos attira son attention. Elle la saisit et la regarda avec insistance.

— Dis-moi Tata Bluma. Qui est-ce sur cette photo ? Tiens, regarde.

— Ah, c’est ta grand-tante Feigie, de mémoire bénie. C’était une femme pieuse et très intelligente. Elle mariait les jeunes gens. La pauvre est morte durant la Choa.

— C’est étonnant, j’ai une amie qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau. Elle s’appelle aussi Feigie.

— Ta grand-tante était vraiment spéciale. Elle était belle et lumineuse comme la lune. Elle avait d’ailleurs une petite tache de naissance en forme de croissant de l’une, juste sur la main.

Rachel se sentit défaillir. Elle n’en croyait pas ses oreilles. Il ne pouvait pas s’agir d’une simple coïncidence. Mais qui était donc Feigie ? Elle la fréquentait depuis des mois, mais elle ne connaissait rien de sa vie. À chaque fois, Feigie apparaissait et disparaissait tel un mirage.

— Aurais-tu d’autres photos d’elle ?

— Oui, bien sûr. Elles sont dans le tiroir, l’album bleu. Qu’est-ce qu’il se passe ? Aurais-tu vu un fantôme ?

Rachel ne répondit pas. Elle ouvrit le tiroir et saisit l’album photo. Il comprenait plusieurs clichés de la tante Feigie. La ressemblance était sans équivoque. L’une des photos montrait même la main de la grand-tante. On y voyait très distinctement une petite tache de naissance en forme de croissant de lune. C’en était trop. Rachel sortit son téléphone portable et appela Feigie. Après quelques sonneries, Feigie répondit.

— Shalom Rachel et encore Mazal Tov. Que puis-je faire pour toi ?

— Feigie, qui êtes-vous exactement ?  

— Disons que je suis une entremetteuse venue du ciel.

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