Une entremetteuse venue du ciel – 1ère Partie

Rachel sortit de son bureau le cœur léger et la mine réjouie. Elle se dirigea vers l’ascenseur d’un pas alerte. Sa semaine de travail terminée, elle rejoignait son bien-aimé Marc. Tous deux avaient prévu un week-end en amoureux pour fêter la nouvelle promotion de Rachel. Car depuis le début de la semaine, elle comptait parmi les journalistes du célèbre New York Times. Il s’agissait pour elle de la réalisation d’un rêve d’enfance. Elle, la jeune pigiste d’à peine vingt-cinq ans, écrivait désormais pour l’illustre journal new-yorkais. Sur le chemin, Rachel aperçut Élie, l’informaticien. Il attendait l’ascenseur en tenant maladroitement sa sacoche et une pile de dossiers. Élie était un jeune homme discret, rêveur et un peu gauche. Lorsqu’il ne trébuchait pas sur un objet, il faisait tomber ses dossiers ou butait contre l’un des employés. Lui aussi était nouveau au New York Times. Depuis un peu plus d’un mois, il s’occupait du réseau informatique du journal. Un poste qu’il assumait avec diligence. Rachel le rejoignit et attendit l’ascenseur à ses côtés

— Bonsoir Elie, dit Rachel d’un ton poli.

— Bonsoir Rachel, répliqua l’informaticien qui se débattait avec ses dossiers.

— Laisse-moi t’aider.

Rachel s’empara de la pile de documents. Elle la plaça sous son bras à la grande surprise d’Élie qui la fixait avec des yeux ronds. Entre temps, l’ascenseur était arrivé. L’imposante machine ouvrit sa bouche métallique et les deux jeunes gens s’y engouffrèrent sans attendre.

— Merci, Rachel, bredouilla Élie. Il ne fallait pas.

— Oh il n’y a vraiment pas de quoi. C’est normal de s’aider entre employés. Qu’est-ce que tu as prévu pour ce soir ? Une sortie entre amis peut-être ?

— Non, non. Je célèbre Chabat en famille. Il y aura mes parents, mes petits frères et mes petites sœurs.

— Ah oui, c’est vrai ! Excuse-moi. J’avais oublié. C’est pourtant difficile de ne pas s’en souvenir.

Rachel fixa la kippah sur la tête d’Élie ainsi que les coins de son pantalon. Une jolie kippah en velours noir était posé sur sa chevelure ébouriffée. Et des franges blanches dépassaient de chaque côté de son pantalon.

— Ce n’est pas trop difficile de respecter le Chabat ? demanda Rachel. Personnellement, je ne sais pas comment vous faites. Je ne me vois pas passer toute une journée déconnecter du monde, sans téléphone portable ni ordinateur.  

— Pour moi, c’est le plus beau jour de la semaine. On profite de ceux que l’on aime. On se reconnecte avec soi-même et avec notre créateur. Et puis l’on chante, on mange de bon de bons plats. C’est un véritable parfum de paradis.

— Cela à l’air très sympa.

— T’ai-je convaincu ?

— Il en faudra un peu plus pour me convaincre, répondit Rachel en souriant. Certes je suis juive, mais je vis avec mon temps. Et puis je n’ai personne de mon entourage qui respecte Chabat. Je risquerai de sérieusement m’ennuyer toute seule dans mes quatre murs. Voilà ! nous sommes arrivés.

L’ascenseur était parvenu au rez-de-chaussée. Il ouvrit ses portes, laissant ainsi le champ libre aux deux jeunes employés. Rachel redonna les dossiers à Élie. Lequel fit de son mieux pour les saisir sans les laisser tomber.

— Bon week-end Élie, ou plutôt, bon Chabat.

— Merci, toi aussi.

Rachel s’empressa d’arrêter un taxi. Sur la route, elle fixait son portable dans l’attente d’un appel qui ne venait pas. Marc était censé la contacter, mais bizarrement il tardait. Au bout d’une minute, Rachel entreprit de le joindre. Elle composa le numéro avec enthousiasme pour finalement tomber sur le répondeur.

— Hi, vous êtes bien sur le répondeur de Marc Christopher. Je ne suis pas disponible pour le moment. Veuillez laisser votre message après le bip sonore.

— Bonsoir, monsieur Christopher, j’espère que tout va bien. Cela fait plus d’un quart d’heure que j’ai terminé le boulot. J’ai quitté le bureau et je suis en route pour mon appart. Rappelle-moi dès que tu peux.

Un quart d’heure après son appel, le taxi déposa Rachel devant son bel immeuble coloré du quartier Soho. Au sortir du véhicule, elle tenta à nouveau de contacter Marc. À son grand étonnement, elle tomba encore une fois sur le répondeur. Elle se rendit dès son appartement. Là, elle réessaya d’appeler son bien-aimé, mais toujours sans succès. Elle commença à s’inquiéter. Qu’était-il arrivé à Marc ? Pourquoi était-il injoignable ? Rachel se rappela soudain qu’elle possédait un second numéro de Marc. Elle saisit son téléphone portable et tapota l’écran de l’appareil d’un geste anxieux. Après quelques sonneries, une voix féminine lui répondit.

— Allo ?

— Bonsoir, serait-il possible de parler à Marc Christopher.

— De la part ?

— Rachel Horowitz. Et vous ? Qui êtes-vous ?

— Je suis sa femme. Un instant, je l’appelé.

Rachel se sentit défaillir. Elle se croyait au beau milieu d’un horrible cauchemar. Elle priait dans son cœur pour que quelque chose la sorte de ce terrible songe.

— Marc ! dit la femme. C’est pour toi ! Une certaine Rachel Horowitz te demande.

On pouvait entendre des rires d’enfants de la pièce.

— Calmez-vous les enfants, dit alors la femme.

— Cela est certainement une erreur, répliqua Marc. Je ne connais personne de ce nom. Allo ? Qui est à l’appareil ?

— Marc ?! C’est moi, Rachel.

La pauvre jeune femme ne pouvait retenir ses larmes. Elle éclata en sanglots.

— Pourquoi m’as-tu menti de la sorte ? Pourquoi t’es-tu joué de moi ?

— Je suis désolé mademoiselle, mais vous faites erreur sur la personne.

Marc raccrocha sans ajouter un mot. Le monde de Rachel s’écroula. Elle se laissa tomber sur le sol. Un torrent de larmes la submergea sans qu’elle puisse l’arrêter. Cela faisait près de six mois qu’elle fréquentait Marc. Elle aurait juré que c’était le bon. Il incarnait son idéal masculin. Il était beau, élégant et talentueux.  Il avait même réussi à charmer sa mère. Ce qui n’était pas une mince affaire. Ils avaient des projets ensemble. Ils parlaient mariage, maison, et enfants. Elle réalisait maintenant que tout ceci n’était qu’un énorme mensonge, une illusion. Au court d’enquêtes journalistiques, elle avait lu les histoires de femmes flouées par des hommes sans scrupules. Mais elle n’aurait jamais imaginé qu’elle serait la proie de l’un d’eux. Elle ne pouvait se résoudre à l’accepter. Elle avait trop investi dans cette relation. Rachel passa le reste de la soirée à pleurer son amour perdu. Elle se réfugia dans son lit avec un pot de chocolat à tartiner et une boîte de mouchoirs. Le lendemain, elle appela sa mère pour l’informer de la fin dramatique de sa romance.

 — Ne t’inquiète pas ma chérie. Je suis sûr que tu rencontreras très prochainement un charmant jeune homme qui te fera oublier ce vilain escroc.  

— Tu ne comprends pas maman. Je ne me voyais partager ma vie qu’avec Marc.

— Marc n’était qu’une illusion, une chimère, un amour virtuel. Prie pour bénéficier d’un véritable amour.

— Priez ? Tu n’es pas sérieuse !

— Je le suis ma fille. Nous ne sommes peut-être pas religieux ton père et moi, mais nous croyons en D-ieu. Nous sommes juifs après tout. Et un juif prit lorsqu’il souffre.

— J’y penserai Maman.

— Est-ce que tu veux que je vienne ?

— non, ira maman. Je te remercie.

— Sois forte ma fille. Et souviens-toi de ce que je t’ai dit. Un juif prit lorsqu’il souffre.

— Je n’oublierai pas. Bye maman.

Les jours suivants furent extrêmement difficiles. Rachel n’éprouvait plus rien. Elle se rendait machinalement à son travail. Elle manquait d’inspiration. Elle évitait les soirées avec ses collègues et les réunions entre amis. Elle désertait les réseaux sociaux. Elle était l’ombre d’elle-même. Un soir, elle vit Élie devant l’ascenseur. Il portait une grande sacoche en bandoulière. Lorsqu’elle s’approcha de lui, il la regarda d’un air ravi.

— J’ai trouvé la solution, dit-il en montrant son sac.

— La solution à quoi ?

— Je mets tous mes dossiers dans cette sacoche et voilà !  Je n’ai plus besoin de jongler comme un idiot.

— Mes félicitations, répliqua Rachel en esquissant un léger sourire.

Cela faisait si longtemps qu’elle n’avait pas souri. Elle en avait presque oublié la sensation. Élie lui lança un regard complice. Il savait que Rachel n’était pas dans son assiette. Il le sentait.

— Ma mère me répète souvent : « Ne succombe jamais au désespoir : il ne tient pas ses promesses, » dit Élie d’un ton un peu gêné.

— Ta mère est une femme pleine de sagesse. J’espère bien en dire autant à mon sujet.

La gorge de Rachel se serra brusquement. Elle sentit les sanglots la submerger peu à peu.

— Pourquoi parles-tu ainsi ? Tu es une femme brillante.

— Je ne suis qu’une idiote ! rétorqua Rachel en larmes.

— Que se passe-t-il ? Est-ce que je peux t’aider ?

— Non, ça ira. Je te remercie Élie. Passe une bonne soirée en compagnie ceux qui t’aiment vraiment.

Élie garda le silence. Il savait ce que c’était d’être triste. Cela lui arrivait parfois. Il savait que dans ces moments, il ne faut pas trop insister. La pluie est toujours suivie du beau temps.

— D-ieu, redonne-lui la joie de vivre, pria Élie au plus profond de son cœur.

Rachel se rua hors de l’immeuble pour prendre un taxi. Ses yeux rougis par les larmes ne distinguaient pas ce qu’il y avait devant elle. Son genou percuta une bouche d’incendie. La jeune femme poussa un cri qui perça les cieux.  

— Mon D-ieu, si tu m’entends, aide-moi, dit-elle dans un élan de désespoir.

— Est-ce vous allez bien Mademoiselle ? Êtes-vous blessé ? Avez-vous besoin d’aide ?

Une femme se tenait à sa droite. Elle avait l’allure élégante et pudique des femmes hassidiques de Boro Park. Un petit chapeau mauve ornait sa tête tel un diadème. Une profonde bonté émanait de son regard azur et la douceur jaillissait de son visage porcelaine. Lorsque Rachel la vit, elle se pencha sur son épaule et fondit de nouveau en larmes. La femme la serra dans ses bras sans dire un mot. Après quelques instants, Rachel se ressaisit.

— Je vous prie de m’excuser. J’ai eu une journée difficile.

— Vous n’avez pas à vous justifier. Comment va votre genou ?

— Bizarrement, je ne sens plus la douleur. C’est comme si rien ne c’était passé. Je vous remercie.

— Pourquoi me remerciez-vous ? Je n’ai rien fait.

— Vous m’avez réconforté.

— Je suis certaine que vous auriez fait la même chose à ma place.

— Probablement.

— Vous voyez. Il n’y a pas de quoi en faire un fromage.

Rachel sourit. C’était la deuxième personne qui réussissait à lui arracher un sourire.

— Où allez-vous ? lui demanda la femme.

— Je retourne chez moi dans le quartier de Soho.

— Je m’y rendais justement pour voir une vieille amie. Puis-je vous proposer de partager un taxi ?

— Bien-sûr, répondit Rachel. C’est le moins que je puisse faire pour vous remercier.

— J’ai juste une demande.

— Laquelle ?

— On arrête avec les « excusez-moi » et « je vous remercie. »

— D’accord.

— Parfait ! Au fait, je ne me suis pas présenté. Je m’appelle Feigie.

— Rachel.

— Enchantée.

— Moi de même.

Les deux femmes commandèrent un taxi. Durant le trajet, elles parlèrent comme des amis de toujours. Rachel raconta sa mésaventure. Et Feigie la réconforta avec des paroles positives.

— Notre existence est belle à la mesure du regard positif que nous portons sur elle, lui dit-elle. Je suis sûr que vous rencontrerez très prochainement un charmant jeune homme qui vous fera oublier ce vilain escroc. 

Rachel se sentait bien en la compagnie de Feigie. Elle lui donnait l’impression d’être une proche parente comme une tante ou une cousine. Lors de la conversation, elle remarqua une étrange tache de naissance sur la main de Feigie. Il s’agissait d’un petit angiome en forme de croissant de lune. Rachel s’étonna de l’aspect atypique de la petite tache rouge. La nature est une véritable artiste, pensa-t-elle. Le taxi arriva enfin devant l’immeuble de Rachel. Les deux femmes se saluèrent chaleureusement. Rachel monta dans son appartement d’un pas léger. Elle déposa ses affaires et sourit. Pour la première depuis plusieurs jours, elle ressentait de la joie.  

À suivre…

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